El Kelaa  De la mémoire de la résistance et de la lutte armée.

Kelaât Sraghna au cœur des événements de 1955 : un document français révèle l’extension du mouvement national et l’activité des cellules du Parti de l’Istiqlal dans le milieu rural de Kelaât Sraghna...

L’extension de la résistance nationale vers les zones rurales : le cas de Kelaât Sraghna en 1955

Au milieu des transformations tumultueuses qu’a connues le Maroc durant les dernières années du protectorat français, un extrait de presse publié par le journal Libération en date du 10 janvier 1955 se distingue comme un témoignage contemporain de l’état de tension sécuritaire et politique que vivait le pays, ainsi que de l’expansion de l’activité nationale pour inclure des régions éloignées des grands centres urbains, parmi lesquelles El Kelaa des Sraghna.

Journal Libération source
Journal Libération


Cet extrait portait un titre frappant :

 « Atmosphère de terreur au Maroc où les rafles, les attentats et les arrestations se multiplient »,

 un titre qui reflète l’ampleur de la crise à laquelle faisaient face les autorités du protectorat français, moins d’un an et demi après l’exil du Sultan légitime Mohammed V le 20 août 1953 et la désignation d’Ben Arafa à sa place, une décision qui a conduit au déclenchement de ce qui sera plus tard appelé la Révolution du Roi et du Peuple.

Le journal décrit le Maroc comme vivant une situation de blocage politique, où les solutions sécuritaires ne parvenaient plus à contenir la montée de la résistance nationale, dans un contexte de multiplication des arrestations, des rafles et de l’intensification des actes de violence et de contre-violence. Il souligne également que la réorganisation de la police n’a fait qu’intensifier les barrages sécuritaires et élargir les campagnes de perquisition dans les quartiers marocains, tandis que les crimes attribués aux groupes européens extrémistes restaient sans résultats notables en matière d’enquête et de suivi.

Une répression coloniale face à une mobilisation populaire en pleine expansion

Au milieu de cette atmosphère troublée, le journal rapporte une brève information mais d’une grande importance pour l’histoire de Kelaa des Sraghna :

 « À Kelaa des Sraghna, la police a arrêté quinze Marocains accusés d’appartenir à une organisation de combattants affiliée au Parti de l'Istiqlal... »

Bien que cette information ne tienne qu’en quelques lignes, sa portée historique et sociologique dépasse largement sa brièveté. Elle confirme que Kelaât Sraghna n’était pas seulement une région agricole éloignée des centres de décision politique, mais qu’elle faisait partie intégrante du mouvement national qui a traversé les différentes régions du Maroc durant la période de résistance contre le protectorat.

En janvier 1955, les autorités françaises faisaient face à une extension sans précédent des réseaux du mouvement national. L’activité du Parti de l’Istiqlal ne se limitait plus aux grandes villes comme Rabat, Fès et Casablanca, mais s’étendait aux régions, aux tribus et aux centres ruraux. L’arrestation simultanée de quinze personnes à Kelaât Sraghna reflète l’existence d’une organisation locale structurée et surveillée par les services de sécurité coloniaux, ce qui témoigne d’un degré de mobilisation politique devenu impossible à ignorer pour les autorités du protectorat.

Cet événement prend une importance particulière si l’on tient compte des spécificités sociales de la région de Sraghna à cette époque. La zone avait un caractère rural et tribal, avec de nombreuses communautés vivant principalement de l’économie agricole. Toutefois, les évolutions politiques du Maroc après l’exil de Mohammed V ont contribué à dépasser les frontières traditionnelles entre espace urbain et rural, permettant la diffusion des idées du mouvement national et de ses réseaux organisationnels jusqu’au cœur des campagnes marocaines, y compris la région de Sraghna.

D’un point de vue sociologique, le document révèle une transformation importante dans la structure de la lutte nationale. La résistance n’était plus réservée aux élites éduquées, aux commerçants ou aux fonctionnaires des grandes villes, mais devenait une cause sociale large impliquant différentes catégories de la société marocaine, y compris les paysans, les jeunes ruraux et les notables locaux. C’est pour cette raison que les autorités coloniales surveillaient avec inquiétude toute activité suspectée d’être liée au Parti de l’Istiqlal dans les zones rurales.

L’apparition du nom de Kelaa des Sraghna dans un journal français de grande diffusion indique également que les événements de la région ne relevaient plus uniquement du local, mais faisaient désormais partie du paysage politique marocain suivi par l’opinion publique française elle-même. Certains journaux français, notamment ceux à tendance de gauche, critiquaient d’ailleurs le recours exclusif aux solutions sécuritaires et considéraient que la crise marocaine ne pouvait être résolue que par une solution politique rétablissant la légitimité et répondant aux revendications nationales croissantes.

Quelques mois seulement après la publication de cet extrait, les événements vont s’accélérer. En août 1955 auront lieu les négociations d’Aix-les-Bains, puis le Sultan Mohammed V reviendra au Maroc en novembre de la même année, ouvrant une phase de transition qui aboutira à la proclamation de l’indépendance en 1956. Ainsi, l’arrestation de quinze militants ou sympathisants du mouvement national à Kelaât Sraghna apparaît comme faisant partie du contexte général qui a précédé l’effondrement du système colonial et l’entrée du Maroc dans une nouvelle étape de son histoire.


Ce document de presse, malgré sa brièveté, constitue un témoignage historique important sur la présence de Kelaa des Sraghna dans la lutte nationale pour l’indépendance. Il confirme que la région était pleinement engagée dans la dynamique politique que connaissait le Maroc durant les années décisives précédant l’indépendance, et que ses habitants faisaient partie du vaste réseau national qui a affronté les autorités du protectorat et contribué à la récupération de la souveraineté et de la légitimité nationale.

Référence :

 Journal Libération (France), édition du 10 janvier 1955, première page, article : Atmosphère de terreur au Maroc où rafles, attentats et arrestations se multiplient, contenant une information sur l’arrestation de 15 Marocains à Kelaât Sraghna pour appartenance à une organisation liée au Parti de l’Istiqlal...